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LA DORI
Antonio Cesti, Appoloni (Innsbruck, 1657)

Fantaisie vénitienne à Innsbruck

De 1640 à 1670, période de réelle affirmation et d'expansion du genre "opéra", Venise est au cœur du phénomène, et un astre y brille tout particulièrement : Francesco Cavalli. Quelques compositeurs lui tiennent tête dans cette période, parmi lesquels Antonio Cesti. Cet artiste aux talents multiples se distinguait autant comme chanteur que comme compositeur d'opéras ou de cantates – un genre dont il est un contributeur majeur. Depuis 1652, loin de Venise, à la cour d'Innsbruck au service de l'archiduc Ferdinand de Habsbourg, Cesti est à la tête d'une troupe de musiciens italiens qui créent la majorité de ses opéras, ensuite diffusés ailleurs en Italie et en Europe. Plusieurs grands succès sont repris, notamment L'Argia, mais le titre le plus admiré de Cesti était bien La Dori, incontestable tube du siècle avec Il Giasone de Cavalli.

Création
La Dori, o Lo Schiavo regio (La Dori, ou L'Esclave royal) est présenté à Innsbruck (Autriche) pour la première fois en 1657, et fait suite à L'Orontea l'année précédente. On en ignore la distribution d'origine, mais Anna Renzi, diva invitée à plusieurs reprises à Innsbruck, était cette fois absente. Si d'autres chanteurs ont pu être conviés, la plupart des rôles devaient être tenus par les artistes de la troupe : Cesti en personne bien sûr (dont la tessiture semblait aller du baryténor à la basse) ainsi que les castrats Pancotti, Sabbatini, Bombaglia, Filippo Melani, Antoni, Bresciani, la basse Donati, etc. On sait que dans L'Argia, l'héroïne et divers autres personnages féminins étaient chantés par des castrats, notamment Pancotti et Sabbatini, qui ont pu reprendre des emplois similaires. Bresciani et Bombaglia ont pu se partager les principaux rôles masculins (Oronte et Tolomeo/Celinda). Il n'est en outre pas à exclure que la distribution ait compté sur des chanteurs ponctuellement venus de Venise ou ailleurs.


Argument
L'intrigue, due à la plume de Giovanni Filippo Appoloni, est comme bon nombre d'œuvres de l'époque d'une grande complexité, se jouant de quiproquos, identités volées, travestissements, entrelacs multiples et volubiles entre de nombreux personnages. L'opéra s'inscrit totalement dans le style popularisé par Giovanni Faustini à Venise, collaborateur principal de Cavalli dans les années 1640 et 1650 : s'éloignant des mythes antiques et des héros connus comme Ulysse, Didon, Néron et les dieux de l'Olympe, Faustini et ses nombreux imitateurs préfèrent puiser librement dans leur imagination fantasque, optant pour des cadres exotiques propres à exalter le merveilleux et les fantasmes des Vénitiens.
La Dori se déroule donc à Babylone et, dans la lignée de Faustini, narre la séparation et les retrouvailles des protagonistes. Dori, l'héroïne, est à l'instar d'Argia (et Doriclea, Erismena, Semiramide, etc.) une princesse travestie en homme, ici sous le nom d'Ali, à la recherche de son amant perdu Oronte. Une autre princesse, Arsinoe, est aimée de Tolomeo, prince lui déguisée en femme nommée Celinda… Au début de l'œuvre, Ali/Dori a été vendue comme esclave à Arsinoe après avoir été capturée par des pirates, ce qui explique les divers titres et sous-titres parfois donnés à l'œuvre, qui évoque un esclave de sang royal.
À ces deux couples s'ajoutent des personnages archétypiques de l'opéra de l'époque : un vieux souverain (Artaserse), une vieille nourrice libidineuse (Dirce), un valet comique (Golo), un eunuque (Bagoa ou Ermindo), et des comparses/confidents de rang subalternes comme Erasto (capitaine de la guarde d'Oronte) et Arsete (tuteur de Dori).
Faustini était connu pour exploiter à l'envie des ficelles dramatiques assez grosses pour dénouer le drame, recettes reprises par Appolini. Typique à cet égard, la reconnaissance finale d'une identité cachée suite à l'échange de nourrissons : Ali se dévoile Dori, qui se révèle en outre sœur d'Arsinoe et princesse de Nicène, et non, comme elle le croyait, une autre Dori, princesse d'Egypte. L'identification se fait grâce à d'improbables objets, par exemple des médaillons, ou ici un contrat de mariage ! Autre trait courant du théâtre vénitien, la scène de sommeil ou d'empoisonnement : Dori tente de se suicider mais boit en réalité un narcotique ; scènes de sommeil et de suicide sont ainsi mêlées. L'opéra débute par un prologue, dont il existe plus d'une douzaine de versions chantant les louanges des différents commanditaires des reprises de l'ouvrage.
Au final et après maintes péripéties, Dori révélée épouse Oronte et Arsinoe épouse Tolomeo. Happy end !

Postérité
La DoriLa Dori, on l'a vu, s'inscrit complètement dans le genre de l'époque du point de vue dramaturgie. Ce qui distingue Cesti, c'est notamment son talent mélodique, souvent plus directement séduisant que chez Cavalli par exemple. L'intrigue étant si riche de faux semblants, Cesti a pu mettre son talent musical au service d'une multitude de situations et personnages, du plus lyrique et pathétique au plus léger et piquant.
La Dori
a donc été reprise dès 1661 en Italie, à Florence, pour les noces de Cosimo III de' Medici, événement fastueux. Venise, capitale de l'opéra, accueille l'opéra en 1663, avec un succès tel que l'ouvrage y est redonné en 1667 puis 1670, parfois à la suggestion de chanteurs célèbres qui y voient un moyen assuré de plaire au public et de briller : la prima donna Giulia Masotti se distingue particulièrement dans le rôle titre, au point d'être surnommée la Dori ! Au total, ce sont pas moins d'une trentaine de productions qui ont été identifiées jusqu'en 1689, à chaque fois, bien entendu, sous des formes plus ou moins largement modifiées en fonction des moyens scéniques, des chanteurs, et pour suivre l'évolution des goûts en faveur des airs et de la virtuosité vocale. Stradella, par exemple, adapte la partition pour une reprise romaine en 1672.

Qu'entendre aujourd'hui de La Dori ? Malheureusement, Cesti ne bénéficie pas de la même vogue que Cavalli aujourd'hui, même si L'Orontea a connu quelques reprises depuis la résurrection marquante de René Jacobs, également à l'origine d'un concert Cesti en forme de pasticcio à Innsbruck et d'une production mémorable de L'Argia. Il Pomo d'oro, Il Tito, Semiramide et plus près de nous Le Disgrazie d'amore et Le Nozze in sogno ont aussi été ponctuellement redonnés. La Dori a connu trois reprises au XXe siècle, qui n'ont pas vraiment marqué ; la première en 1983 à Londres lors du Spitafields Festival, en traduction anglaise. Suivirent une production du Mannes College of Music de New York en 1990, et une autre à Arezzo en 1999. La Dori mérite une édition sérieuse et une production à la hauteur de l'enjeu ! Au disque, on se contentera donc simplement des rares extraits instrumentaux et de l'air Amor, se la palma de l'anthologie Alma mia (Raquel Andueza, ensemble La Galania, chez Anima e Corpo). Il reste aussi une trace du bref duo Se perfido amore, tiré d'un concert à Innsbruck en 1980 (voir vidéo intégrée). On nous doit un retour de La Dori !